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The “Silence Breakers” #Metoo

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Wednesday, May 4, 2011

ORIGINES DE LA CYBERCULTURE: LSD ET HTML

Juillet 1947. La revue américaine Foreign Affairs publie un rapport, rédigé par un certain M. X, qui modèlera la seconde moitié du vingtième siècle : « Les sources de la conduite soviétique ». Sur fond de réquisitoire contre la « poursuite dune autorité interne illimitée » par le régime communiste, M. X, alias George Foster Kennan, alors directeur des affaires politiques du département dÉtat développa la stratégie du containment1,ou endiguement en français. Kennan écrit :
Il est clair que le principal élément de toute politique des États-Unis à légard de la Russie soviétique doit être de contenir avec patience, fermeté et vigilance ses tendances à lexpansion.
Mal comprise, de laveu même de Kennan2, cette idée de containment influença la Doctrine Truman et devint lune des pierres angulaires de la politique des États-Unis envers lURSS tout au long de la Guerre Froide.

Investir dans léducation au XXIe siècle

8 Avril 2011. En pleine bagarre budgétaire au Congrès américain, le Pentagone a discrètement sorti un rapport, le National Strategic Narrative, pondu par M. Y, en clin dœil au texte de George Kennan. Derrière M. Y se profilent deux membres du Comité des chefs dÉtats-majors interarmées : le capitaine Wayne Porter et le Colonel Mark « Puck » Mykleby. Tout en rappelant quil ne reflète que le point de vue de ses deux auteurs et non pas celui du Pentagone (qui a néanmoins autorisé sa diffusion), ce document tente de jeter les bases dune nouvelle stratégie américaine pour le 21esiècle. Porter et Mykleby conseillent aux États-Unis de cesser de concevoir leur rapport au monde sous langle de la défense et dinvestir davantage « dénergie, de talent et de dollars dans léducation et la formation des jeunes Américains » que dans les dépenses militaires3.
Ainsi, le National Strategic Narrative explique quil est temps de passer, outre-Atlantique, dune stratégie de containment (qui a prévalu « pour les Soviétiques, puis pour les terroristes ou la Chine ») vers un nouveau concept : le sustainment (durabilité). En clair, les États-Unis devraient mettre laccent sur « linfluence » politique plutôt que sur le « contrôle » et se focaliser sur leur prospérité interne tout en regagnant « leur crédibilité » sur la scène internationale. En évitant, suggèrent Porter et Mykleby, de se mettre des communautés entières à dos en abusant du label« terroriste ».
Lun des paragraphes les plus intéressants de ce rapport est dédié à Internet et à sa reconnaissance comme facteur essentiel de ce « monde en changement perpétuel » décortiqué par les deux Monsieur Y. En une poignée de phrases, il résume la perception de la toile que peuvent développer des stratèges américains:
Lavènement de lInternet et du world wide web, qui ont inauguré lère de linformation et vivement accéléré la mondialisation, a engendré des effets secondaires dont les conséquences doivent encore être identifiées ou comprises. Parmi ces effets, on constate : léchange anonyme et quasi-instantané des idées et des idéologies, le partage et la manipulation de technologies sophistiquées et auparavant protégées, un « networking » social vaste et transparent qui a homogénéisé les cultures, les castes et les classes, la création de mondes virtuels complexes [...]. Le worldwide web a aussi facilité la diffusion de propagandes et dextrémismes haineux et manipulateurs, le vol de la propriété intellectuelle et dinformations sensibles, [...] et suscité la perspective dangereuse et dévastatrice dune cyberguerre [...]. Que cette révolution pour la communication et laccès à linformation soit vue comme la démocratisation des idées ou comme le catalyseur technologique dune apocalypse, rien na eu autant dimpact sur nos vie depuis cent ans. Nos perceptions de nous-mêmes, de la société, de la religion et de la vie ont été mises au défi.
Propagande, apocalypse, cyberguerre : la vision est volontiers anxiogène. Elle nen est pas moins logique pour le prisme militaire américain et réaffirme quelque chose qui, pour beaucoup, sonne comme une évidence : Internet sest, en une vingtaine dannées, installé comme un pilier essentiel du monde occidental. « Internet est notre société, notre société est Internet », établit un manifestede blogueurs et journalistes allemands publié en 2009, précisant que Wikipédia et Youtube font autant partie du quotidien que la télévision.

Le grand bouleversement

Dès 1981, Dean Gengle, pionnier du net au bord de loublie (713 résultats Google, pas de page Wiki) et membre éminent de CommuniTree, lune des premières « communautés virtuelles »4 àtendance hippie proposait la création dun Electronic Bill of Rights (Déclaration des droits électroniques) . Envoyer et écrire des mails, tenir des « réunions électroniques », mener des transactions financières, accéder à des bibliothèques dinformation, arranger ses voyages,« bouleverser, en général, la manière dont nous faisons les choses » : la révolution de la communication impliquait, pour Gengle, lintensification de ces usages. Son Bill of Rights, réclamant en particulier le respect de la vie privée dans la sphère électronique, naboutira pas. La suggestion dAl Gore, en 1998, de poursuivre une initiative similaire non plus.
Les cieux de ce nouveau cosmos électronique nécessitaient ainsi dêtre protégés et les droits de lhomme devaient y être garantis comme dans lunivers tangible. De nombreux textes, manifestes, codes de principes ont également rappelé, ces trois dernières décennies, que lInternet appartient au public (par exemple, le Bill of Rights on Cyberspace du journaliste américain Jeff Jarvis). Mieux : Internet nest pas un simple média, mais bien un lieu public. Dans La démocratie Internet, le sociologue français Dominique Cardon réfute une idée répandue qui voudrait que larmée américaine, plongée dans sa Guerre Froide, soit seule à lorigine dInternet.
Cette dernière aurait effectivement contribué à son développement initial, en finançant léquipe de recherche qui « a conçu les premiers protocoles de transmission du réseau ARPANET », lancêtre dInternet. Mais le net et, surtout, la philosophie qui le sous-tend, explique Cardon, seraient avant tout issue du mariage entre le tourbillon de la « contre-culture américaine » des années 60 et du «monde de la recherche ». Pas étonnant que Timothy Leary, apôtre du psychédélisme, se soit exclamé que « le PC était le LSD des années 90 !».
Lune des plus vieilles communautés virtuelles encore en activité, the WELL (Whole Earth Lectronic Link), sorte de proto-MySpace engendré « bien avant que lInternet public ne soit lâché » , a été fondée en 1985 par Stewart Brand. Brand, plus connu pour avoir édité un monument de la contre-culture, le Whole Earth Catalog, demeure lun des derniers vestiges de lâge dor de lacide. Un maigrelet aux cheveux blonds qui portait un disque étincelant sur le front, arborant pour tout vêtement un collier de perles et un survêtement blanc de garçon boucher parsemé de médailles du Roi de Suède, comme le décrit Tom Wolfe en 68 dans The Electric Kool-Aid Acid Test. Son dernier trip, selon ses souvenirs pas si brumeux quil ny paraît, il se le serait pris en 1969, tiens donc, aux côtés des hippies du Hog Farm et de Ken Kesey, lauteur de Vol au dessus dun nid de coucou.

Ovni éditorial, bible hippie

Le Whole Earth Magazine cumulait le statut dovni éditorial et de bible hippie. On y parlait autant, rappelle luniversitaire Fred Turner dans De la contreculture à la cyberculture, de flûtes en bambou, de construction de dômes futuristes pour habitat autonome que de musique générée par ordinateur . Lédition de mars 69 appelait Nixon à faire de la planète terre un parc national protégé. Imbibée des théories cybernétiques, la chair éditoriale du Whole Earth résidait dans une croyance aux antipodes dOrwell : la technologie, loin dêtre oppressive, pouvait se révéler libératrice, et ce serait, selon Fred Turner, le Whole Earth qui aurait « créé les conditions culturelles grâce auxquelles les micro-ordinateurs et les réseaux informatiques auraient été perçus comme les instruments » de cette « libération ».
Steve Jobs, le maître de la pomme himself, a salué le Whole Earth Magazine comme un embryon de « Google 35 ans avant Google » . Tout en dédiant de nombreuses pages à des programmes informatiques « révolutionnaires », Stewart Brand organise en 1984 la première conférence de hackers. Ce « Woodstock de lélite informatique » , tenu dans une vieille base militaire de la baie de San Francisco, aurait été inspiré par la sortie, la même semaine, du livre de Stephen LevyHackers Les héros de la révolution informatique. Avec cet ouvrage, Levy tentait de décoder et détablir les grandes lignes de léthique de ces géniaux programmeurs dopés aux lignes de code qui accouchèrent de lordinateur personnel.
Vingt-cinq ans plus tard, Levy revenait dans Wired sur les principes esquissés dans son livre :
Certaines des notions [de cette éthique] sont aujourdhui à se cogner le front dévidence mais étaient loin dêtre acceptées à lépoque comme lidée que Vous pouvez créer de lart et de la beauté sur un ordinateur. Un autre axiome identifiait les ordinateurs comme des instruments de linsurrection, conférant du pouvoir à chaque individu doté dune souris et de la jugeote suffisante se méfier de lautorité, promouvoir la décentralisation. Mais le précepte qui me semblait le plus central à la culture hacker savéra aussi être le plus controversé :toute linformation doit être gratuite.
Cette sentence est dérivée de la bouche visionnaire de Stewart Brand, qui 5 résuma un des principaux antagonismes de la cyberculture :
Dun côté linformation veut être onéreuse, parce quelle est tellement précieuse. Une bonne information au bon endroit change votre vie. Dune autre côté, linformation veut être gratuite [free], parce que le coût de sa publication diminue sans cesse. Ces deux idées se combattent lune lautre.
Les mots de Brand ont été amplement commentés. Free voulait-il dire gratuit ? Ou libre, comme dans logiciel libre, dont les codes sont ouverts à leurs utilisateurs ? Les deux, sans doute.

La génération numérique

Dès le début des années 80, cette opposition (information chère/information gratuite) sétait déjà matérialisée. Certains hackers partirent du côté des logiciels commerciaux, protégés contre la copie. Dautres, dont Richard Stallman, le père du mouvement du logiciel libre, choisirent la coopération plutôt que la compétition. En 1993, le magazine technologique Wired fut fondé. Ouvertement libertarien, il est donc allergique à laction de lÉtat (et à son autorité) tout en défendant bec et ongles les libertés individuelles, dont celle dentreprendre et dinnover. Parmi les collaborateurs du premier numéro, six venaient du Whole Earth Catalog, dont Stewart Brand. Selon Fred Turner, Wired estimait que cette « génération digitale » allait « ébranler les sociétés commerciales et les gouvernements », « démolir les hiérarchies » et installer à leur place « une société collaborative ».
Le rêve ne sest pas encore réalisé. Internet « est notre société ». On y compte beaucoup. Dollars, euros, yuans. On y consomme allégrement. On y raconte parfois des mensonges qui se muent en réalités. On y voit agir une kyrielle de gouvernements, à coups de lois et de commissions. Sans compter les sociétés privées. Certaines, comme Facebook, créent presque un « Internet clos» dans lInternet, tellement la plateforme est recroquevillée sur elle-même. Mais tout ne sarrête pas là. Internet nest pas quun labyrinthe a priori anarchique, cest aussi une fabrique de contre-pouvoir,« un laboratoire, à léchelle planétaire, des alternatives à la démocratie représentative », écrit Dominique Cardon.
Sur la face la plus exposée du Net, on y voit des révoltes amplifiées, à linternational, par les médias sociaux mais aussi des révolutions soit-disant Twitter qui nen sont pas vraiment (en Moldavie ou en Iran). On y suit les péripéties dun hacker qui se serait surnommé, à 16 ou 17 ans, Mendax (le menteur, en latin), avant de devenir licône médiatique du whistleblowing. En 2008, Julian Assange estimait que son projet, WikiLeaks avait changé les résultats des élections kényanes de 10% après avoir fait fuiter des documents accablants sur la corruption du régime de Daniel Arap Moi.
Sur dautres versants de la Toile, souvent moins exposés, les questions sagglutinent. Comment garantir la vie privée, facteur clé de la démocratie, et les libertés civiles sur Internet ? Quel sont les intentions de nos gouvernements face au réseau ? Comment aborder la question du copyright ? Comment utiliser cette « place publique » comme vecteur de transparence voire dun changement social plus profond ? Comment y garantir la liberté dinformation ? Ces questions, des citoyens, fins explorateurs de la toile et souvent hackers, sen sont emparées, agissant même au-delà des aspects liés au réseau. On les range, avec excès, dans la catégorie « activisme », « alors que non, ce quils font, cest de la politique », estime Jean-Marc Manach, journaliste à OWNI et Internetactu.net, plongé dans le net depuis 1999.
Pendant quelques mois, Geek Politics va se creuser le front, rencontrer du monde, de Berlin à lIslande (on peut toujours croiser les doigts) en passant par la Belgique, tenter de plonger dans le débat, ramener des images et du son, du texte, et, avec vous, essayer dun peu mieux comprendre en quoi Internet change nos démocraties et lespace public.


Article initialement publié sur Geek Politics sous le titre : Du LSD aux lignes de codes : genèse fragmentaire dune cyberculture

AUX ORIGINES DE LA CYBERCULTURE: LSD ET HTML 04 mai 2011



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